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Café-philo

 ­Le « vivre-ensemble » est-il préférable au « chacun pour soi » ? (café-philo du 31 octobre 2019)

 

 

Depuis fort longtemps, la locution « vivre ensemble » est fréquente dans le vocabulaire politique, que ce soit à l'échelle d'une commune, d'une région ou d'une nation... Vivre ensemble est d'abord un fait, une coexistence en un même lieu, qu'il s'agisse d'un simple appartement ou d'un continent. Mais cette locution a changé de signification et parfois même de forme, depuis une quin­zaine d’années environ. En France, une « Mission vivre ensemble » est née, en novembre 2003, d’une demande du ministre de la culture et de la communication. La locution banale (verbe - adverbe) est devenue une sorte de nom commun, puisqu’on parle maintenant du vivre ensemble. Le « vivre ensemble », augmenté par dessus le marché parfois d'un trait d'union, le «vivre-ensemble » donc, est devenu imperceptiblement une expression ordinaire.  Au Québec, des journalistes ont relevé, non sans ironie, la fréquence de cette locution :

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« Prenez ­cette mystérieuse chose qu'on nomme désormais le vivre-ensemble. Vous avez bien dû lire ça quelque part. La première fois, j'ai sursauté. J'ai cru à une expression échappée d'un cours de préparation au mariage. [...] Je croyais que seul le Québec était atteint. Mais je me trompais. L'autre jour, en feuilletant Libération, je suis tombé sur l'opinion d'un savant profes­seur de la Sorbonne qui se tartinait du vivre-en­semble comme de la mayonnaise dans un sandwich aux tomates. » (Christian Rioux, Le Devoir [quotidien montréalais], 7 décembre 2007).

 

Jusqu’ici, ce  « vivre-ensemble » a été pris implicitement de façon favorable. Il a été pensé comme nation  par Ernest Renan (Qu'est-ce qu'une nation ?, 1882), durant l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine par les Allemands : « Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n'en font qu'une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L'une est dans le passé, l'autre dans le présent. L'une est la possession en commun d'un riche legs de souvenirs ; l'autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble [...] » Ce désir paraît incompatible avec le « chacun pour soi ». Mais il s'agit de savoir ici s'il lui est préférable.

Il faut éviter de confondre préférable et préféré : on peut préférer la bière à l'eau minérale, cela ne signifie pas pour autant que la bière soit préférable. La réflexion sur les « préférables » remonte aux Stoïciens (approximativement de – 300 à + 200). Est préférable, pour eux, ce qui convient à la nature humaine.

 

Il semble, au premier abord, que le « vivre ensemble » soit préférable au « chacun pour soi ». Pourtant, est-il certain que « vivre-ensemble » soit exempt d'inconvénients ? « Vivre-ensemble », oui, mais qui vit avec qui ? N'importe qui avec n'importe qui ? L’aspect généreux sinon angélique du « vivre-ensemble » présume que chacun est bénéfique à chaque autre et réciproquement. Or les incompré­hensions, les désaccords, les antipathies font partie de la réalité du vivre-ensemble. Les « communau­tés » fermées, soumises à des règles (ordres religieux), à des règlements (internats, prisons), sont des lieux ou des collectivités où un « vivre-ensemble » contraint est souvent pénible, sinon conflictuel voire dangereux. En certains de ces lieux, la sexualité est permise, tandis qu’elle est interdite en d’autres. Il y a, en ce do­maine, motifs de frustrations et parfois de violences. Faute d’un « vivre-ensemble » acceptable, le « chacun pour soi » tend alors à l’emporter. Un exemple littéraire très éclairant est la pièce de Sartre, Huis-clos (1947). Les personnages, coupables de crimes dans leur vie antérieure, sont morts et enfermés ensemble pour l'éterni­té, sans pouvoir s'échapper ni s'isoler ni se tuer ni être tués ni mourir à nouveau, sans pouvoir vérifier si ce que dit un(e) autre est vrai ou sincère, ou non. Il n’y a a même pas de miroir pour vérifier sa propre appa­rence ; il faut s’en remettre à ce que disent les autres. Celui que Sartre a nommé Garcin finit par com­prendre :

« Alors, c'est ça l'enfer. Je n'aurais jamais cru ... Vous vous rappelez : le soufre, le bûcher, le gril... Ah ! quelle plaisanterie. Pas besoin de gril : l'enfer, c'est les Autres. »

 

Le « soi » du « chacun pour soi » peut, cependant, être d’étendue variable : de quel « soi » est-il question ? Quelle est la mesure du « chacun » ? Est-ce un seul individu ? une famille ? une profession ? les croyants d’une religion, une nation ? Le « soi » peut être un « nous », c’est-à-dire un collectif... (cf. compte rendu du café-philo du 25/10/2018). Il peut signifier par exemple : « nous, professions libérales, nous ne nous battons que pour nous » ; « nous, chômeurs », « nous, musulmans », etc... Le « chacun pour soi », dans ces conditions, rend incertaine la possibilité du « vivre-ensemble ». Il peut même conduire à des affrontements voire des guerres.

De plus, lorsque le « chacun » est un collectif, « chacun pour soi » signifie encore, discrètement,  « cha­cun avec ses semblables ». Le « chacun pour soi » est soutenu par la solidarité des semblables, mais contre les dissemblables. Il s’agit d'un « entre soi ». Dès lors, le mot d’ordre de la « mixité sociale », si fréquent dans les politiques urbaines,  exprime la contrariété entre le « vivre-ensemble » et le « chacun pour soi ». L’économiste Éric Maurin (Le Ghetto français. Enquête sur le séparatisme social, 2004) et les sociologues Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon (Les ghettos du gotha. Comment la bourgeoisie défend ses espaces, 2007) ont puissamment montré comment le séparatisme et l’entre-soi se confortent. (Voir encore « Les espaces de l'entre-soi », Actes de la recherche en sciences sociales, 2014/4, n° 204) (1).

 

Jusqu'ici nous avons considéré que vivre ensemble, c’est vivre en même temps que d’autres. Mais le monde où nous vivons est en grande partie façonné par des siècles de travaux humains, qu’il s’agisse des paysages et des sols, des voies de circulation, des villages et des villes. Ainsi, nous vivons, sans toujours en être bien conscients, en compagnie de nos prédécesseurs, et œuvrons en modifiant le monde que nous léguerons à nos descendants. Le « vivre-ensemble » est autant successif que contemporain (en d'autres termes : autant diachronique que synchronique). Les morts font « ensemble » avec nous. Ainsi, le « chacun pour soi » est en réalité endetté de très longue date.

 

Ce « nous » qui a donc aussi une dimension historique se définit par rapport à d'autres nous, « eux autres » pour reprendre l'expression de Jean Védrines ! Ceux qui vivent ensemble reproduisent, à l'échelle d'une nation, le « chacun pour soi » à l'égard d'autres nations : il y a des frontières (des tracés agréés par des États voisins), et parfois les murs défensifs et ar­més les matérialisent ou s’y substituent (muraille de Chine, mur d’Hadrien, mur d’Antonin, ligne Maginot, mur de Berlin, mur entre Israël et les  territoires palestiniens, entre les États-Unis et le Mexique, etc.) Ce qui en­clot exclut.

À son maximum d’intensité, « chacun pour soi » signifierait, qu'il s'agisse d'un individu ou d'une nation :  vivre en ne tenant compte que  de ses intérêts ou goûts du moment sans autres égards pour qui ou quoi que ce soit d’autre que soi. Ce qui ne serait possible que dans des conditions diamétralement opposées : soit s'il n’y avait plus rien à faire pour d’autres, quand un tsunami déferle, par exemple, soit si les ressources étaient  en surabondance à la disposition de tous.

Dès lors, est-il bien certain que le « vivre-ensemble » et le « chacun pour soi » peuvent s’opposer ? Le pur « chacun pour soi » est-il seulement praticable ? Aucun nouveau-né humain ne survivrait suivant ce prin­cipe. Aucun adulte ne peut être complètement dépourvu de toute acculturation technique et langagière. Saisir un verre pour boire, fabriquer un outil pour scier, un autre pour allumer du feu, parler une langue, tout ceci suppose que l’on soit hors d’un « chacun pour soi » absolu. Robinson Crusoé lui-même disposait de nombreux savoir-faire qu'il n'avait pas lui-même inventés. Le « chacun pour soi » n’est effectif que... grâce à d’autres ! Tout se passe comme si le « chacun pour soi » supposait un « vivre-ensemble » antérieur, plus ou moins aperçu ou reconnu. Si le « vivre-en­semble » n’est pas toujours préférable au « chacun pour soi », il s’avère en être une condition sine qua non.

Brexit au nord-ouest de notre pays, commémoration de la réunification de l’Allemagne au nord-est. Au vu des enjeux particuliers évoqués en chemin, on peut apercevoir que les enjeux suprêmes ne sont pas moindres que la guerre ou la paix. Si vivre ensemble est source de conflits, il serait préférable de vivre chacun pour soi, mais l'autarcie est impossible. Enfin, il n'a été tenu compte ici que des relations entre humains ; mais les hommes coexistent avec d'autres espèces, domestiques ou sauvages, qui ont aussi à coexister entre elles... Arthropodes, rongeurs, félins, reptiles, animaux marins, bactéries, virus... nous forcent à vivre (ou mourir) ensemble, et bien souvent, ne nous font pas grâce du « chacun pour soi ». 

 

(1) Ce numéro de revue peut être téléchargé, article par article, gratuitement et légalement, à l’adresse :

https://www.cairn.info/revue-actes-de-la-recherche-en-sciences-sociales-2014-4.htm

 

                                                                                                      Philippe et Françoise Le Roux

 

Prochain café-philo le jeudi 28 novembre à 20 h., sur le thème : L’individu ou la personne ?